La fin d’emploi d’un fonctionnaire municipal en période de probation constitue-t-elle une «destitution»?

Mars 2012 | Droit du travail

La fin d’emploi d’un fonctionnaire municipal en période de probation constitue-t-elle une «destitution»?

La Commission des relations du travail s’est récemment penchée sur une question d’intérêt pour les acteurs oeuvrant au niveau des ressources humaines dans le milieu municipal. En effet, l’affaireTancrède & Verreault c. Matane (Ville de), 2011 QCCRT 0549rendue par le juge administratif Pierre Bernier porte notamment sur la question de savoir si un fonctionnaire municipal qui est en période de probation ou d’essai depuis plus de six mois dispose d’un recours en vertu des articles 71 et 72 de la Loi sur les cités et villes(L.R.Q., c. C-19) (ci-après désignée la «L.C.V.») lorsqu’on met fin à son emploi. En d’autres termes, peut-on qualifier cette fin d’emploi de «destitution» au sens de ces dispositions? Avant d’exposer les conclusions de la Commission sur cette question, il convient de rapporter brièvement le contexte factuel à la base de la décision.

Les faits

Le 20 octobre 2010, la Ville de Matane (ci-après désignée la «Ville») décide de mettre fin à l’emploi de deux de ses employés, soit madame Dominique Tancrède et son conjoint, monsieur Michel Verreault, lesquels occupaient respectivement les postes de greffière et de surintendant au Service de l’entretien du territoire de la Ville. Principalement, la Ville leur reproche la disparition d’environ 30 000 fichiers informatiques sur deux ordinateurs de la Ville dont Madame Tancrède avait l’usage exclusif. Ainsi, suite à une enquête menée par une firme spécialisée en cybercriminalité, la Ville adopte une résolution par laquelle elle congédie Madame Tancrède et met fin à la période de probation de Monsieur Verreault.

Par la suite, le 22 novembre 2010, les plaignants soumettent chacun une plainte à la Commission des relations du travail en vertu des articles 71 et 72 de la L.C.V. afin de contester leur fin d’emploi. Quant à Monsieur Verreault, ce dernier dépose également une plainte en vertu de l’article 124 de la Loi sur les normes du travail (L.R.Q., c. N-1.1) dans laquelle il prétend avoir été congédié sans cause juste et suffisante.

L’intérêt de cette décision se situe surtout au niveau de l’un des moyens préliminaires soulevés par la Ville à l’égard du recours exercé par Monsieur Verreault en vertu de la L.C.V. En effet, la Ville prétendait que celui-ci ne rencontrait pas les conditions d’ouverture prévues par les articles 71 et 72 de la L.C.V., considérant qu’il n’avait pas fait l’objet d’une véritable « destitution » au sens de ces dispositions. Pour la Ville, le fait de mettre fin à une période de probation ne pouvait être qualifié comme tel.

La trame factuelle pertinente aux fins du débat relatif à ce moyen préliminaire est relativement simple. Le 5 octobre 2009, Monsieur Verreault entre en fonction à la Ville suite à l’adoption d’une résolution du conseil municipal en ce sens. Quelques jours auparavant, il signe un contrat de travail qui contient une clause prévoyant une période d’essai de 12 mois, soit du 5 octobre 2009 au 1er octobre 2010 inclusivement.

Le 27 septembre 2010, soit moins de quatre jours avant la fin de la période de probation, le directeur général de la Ville impose une suspension administrative pour fins d’enquête à Monsieur Verreault, en précisant que cette suspension interrompt sa période de probation. Aux termes de cette suspension, Monsieur Verreault se voit congédié en date du 20 octobre 2010.

La décision

Au soutien de son moyen préliminaire, la Ville prétendait que Monsieur Verreault n’avait jamais été confirmé dans sa charge par une résolution du conseil de la Ville et que par conséquent, il ne pouvait avoir fait l’objet d’une «destitution», d’où l’absence de recours en vertu de la L.C.V. À cet égard, la Ville référait la Commission à l’affairePépin c. Montréal (Ville de), 2010 QCCRT 0080 dans laquelle le juge administratif André Bussière a conclu que la décision de mettre fin à l’emploi d’une personne à l’essai ou en probation ne constituait pas une « destitution » au sens des articles 71 et 72 de la L.C.V., et ce, même si l’employée en cause avait dépassé la période de six mois. De fait, elle avait été congédiée après une période d’essai de 12 mois.

Or, en se basant sur les enseignements de la Cour suprême dans l’arrêt SFPQ (1), plus particulièrement sur la question de la hiérarchie des sources en droit du travail québécois, la Commission s’est écartée de l’affaire Pépin dans le cas sous étude.

En effet, s’appuyant sur le caractère d’ordre public des articles 71 et 72 de la L.C.V., la Commission a souligné que les parties à un contrat de travail ne sauraient déroger à ces dispositions en insérant une clause qui priverait un fonctionnaire municipal titulaire d’un poste depuis au moins six mois de soumettre une plainte en cas de fin d’emploi, et ce, même si celle-ci survient à l’intérieur d’une période de probation ou d’essai. Selon la Commission, décider autrement risquerait de conduire à des abus de la part des employeurs, lesquels pourraient prévoir des périodes de probation ou d’essai très longues afin de se soustraire aux dispositions de la L.C.V.

Par conséquent, la Commission a déclaré que la clause prévoyant une période de probation de 12 mois contenue au contrat de travail de Monsieur Verreault était nulle de nullité absolue et en est venue à la conclusion que ce dernier avait bel et bien fait l’objet d’une «destitution». Le moyen préliminaire formulé par la Ville pour faire rejeter la plainte a donc été rejeté.

Par ailleurs, quant au fond du litige, la Commission a conclu que les plaignants n’avaient jamais eu l’intention d’effacer quelque donnée que ce soit sur le système informatique de la Ville, d’autant plus que la plupart de ces données ont pu être récupérées par le système de sauvegarde du réseau informatique. Après avoir insisté sur l’excès de zèle et d’ardeur dont ont fait preuve certains dirigeants de la Ville dans le traitement du dossier des plaignants, la Commission a ordonné la réintégration et a réservé sa compétence relativement aux autres mesures de réparation.

Commentaires

La jurisprudence étant peu abondante sur la recevabilité d’une plainte fondée sur les articles 71 et 72 de la L.C.V. alors que la fin d’emploi survient durant une période d’essai ou de probation, il sera intéressant de suivre l’évolution jurisprudentielle à ce sujet afin de déterminer si la question donnera lieu à une polémique au sein de la Commission.

À tout événement, depuis les affaires Pépin et Tancrède, une autre décision a été rendue sur le même sujet en date du 1er décembre 2011, soit l’affaire Poulin c.Québec (Ville de), 2011 QCCRT 0547 (requête en révision judiciaire, 2012-01-05 (C.S.), 200-17-015783-129). Dans une décision interlocutoire disposant d’une objection à la recevabilité de la plainte, la Commission a suivi le raisonnement adopté dans l’affaire Tancrède en concluant qu’une municipalité ne peut se soustraire aux dispositions d’ordre public que sont les articles 71 et 72 de la L.C.V. en fixant une période d’essai supérieure à six mois qui priverait un fonctionnaire municipal de son recours en cas de fin d’emploi.

Tel que l’a fait remarqué le juge administratif Jacques Daigle dans cette dernière affaire, soutenir que la fin d’emploi d’un fonctionnaire municipal en période d’essai ne constitue pas une « destitution » ne correspond pas à une interprétation large et libérale de ce concept qui soit de nature à assurer l’accomplissement de l’objet de la L.C.V., qui vise, selon les enseignements de la Cour d’appel (2), à protéger les fonctionnaires municipaux afin d’assurer la stabilité des administrations municipales. Reste à voir si cette interprétation continuera de prévaloir au sein des décideurs qui auront à se pencher sur la question prochainement.

 

  1. Syndicat de la fonction publique du Québec c. Québec (Procureur général), 2010 CSC 28.
  2. Kirkland (Ville de) c. Chabot, 2009 QCCA 2329, citant les propos du juge Nichols dans l’arrêt Bonhomme c. (Montréal Ville de), J.E. 84-284 (C.A.).